Pélissier - poésie - Union des Sourds et des Malentendants du Bas-Rhin

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Pélissier - poésie

Histoire des Sourds



Pierre Pélissier (1814-1863), ami de Lamartine, est l’auteur, en 1844, des Poésies d’un sourd-muet,
et publie, en 1856, une Iconographie des signes.



LE SOURD-MUET


Et souvent je me dis: Pourquoi, sur cette terre,

Où l'homme n'a reçu qu'une vie éphémère,

Doit-il toujours pleurer, doit-il toujours gémir?

Est-ce un crime de naître, une loi de souffrir?

Bercé d'illusions, dévoré de rancune,

Revêtu de douleur, couronné d'infortune,

Pourquoi meurt-il éteint par la fatalité?

Que de maux ont pesé sur notre humanité!

Sans doute que, parmi ces brillantes planètes

Qui scintillent aux cieux et roulent sur nos têtes,

Un météore horrible, annonçant le malheur,

N'éclaire que misère, et souffrance, et douleur,

Qu'il embrase le monde, et, de son orbe immense,

Répand dans tous les lieux sa funeste influence.

Sous cet astre fatal ma mère me conçut;

Au cri de mes douleurs mon père me reçut.

Le malheur fut mon roi. Le cœur rongé d'envie,

Il m'avait attendu sur le seuil de la vie;

Et, quand, dans mon berceau, le double éclat des cieux,

Pour la première fois, resplendit à mes yeux,

Un plus épais nuage enveloppa mon âme.

Nulle voix d'harmonie, ou d'espoir, ou de flamme,

Ne vint me convier aux champs de l'avenir.

Orphelin, sans amis, ange déchu, martyr,

Sur le portail doré qui s'ouvre à l'existence,

Je n'ai pas lu ce mot, ce doux mot: Espérance!

Comme le nautonnier égaré dans les mers,

Errant de plage en plage, et, seul dans l'univers,

Moi, sur l'esquif brisé, pilote sans étoile,

Sans un souffle qui vînt, le soir, enfler ma voile,

Sur la mer de la vie, à la merci des flots,

J'ai vogué tristement à travers bien des maux.

Du moins, dans son naufrage, une voix le console.

C'est l'alcyon plaintif qui, sur l'eau, chante et vole;

C'est le vent qui soupire à l'oreille en passant;

C'est l'écume blanchâtre, au reflet caressant.

Ces vibrations d'air, musique aérienne,

Ces concerts, aussi doux qu'une âme éolienne,

Parlent au nautonnier: sensible à cet accord,

Captif lui-même, il chante, il s'oublie, il s'endort.

Moi, pauvre sourd-muet, dans ce désert immense,

Je n'eus pas une voix pour charmer ma souffrance.

Ma mère, en son amour, me berçant sur son sein,

Ne ferma pas mes yeux au souffle d'un refrain.

Dans mot isolement, jamais tendre parole

Qui fait bondir le cœur, qui ramène et console,

Sur mon âme captive, en sons mélodieux,

N'est descendue, hélas! messagère des cieux.

Hélas! je traversais, sans amis et sans guide,

Ce monde, ne m'offrant qu'un désert bien aride,

Ne sachant où j'allais et d'où j'étais venu,

Ignorant l'univers, à moi-même inconnu.

Amour, gloire, vertu, beaux-arts et poésie,

Grave inspiration, légère fantaisie,

Tous vos dons me manquaient pour exalter mon cœur,

Pour me guider au bien, au plaisir, au bonheur.

Ils passaient à mes yeux, ils passaient sur mon âme,

Comme un feu sous le vent, sans irriter la flamme.

Je t'ignorais encor, douce religion.

Trésor de dévoûment, de consolation,

De l'homme malheureux visible Providence,

Toi qui, dans cet enfer, lui portes l'espérance,

J'ignorais que l'on pût, sous tes blanches couleurs,

Épancher en silence et ses maux et ses pleurs,

Et qu'il me fût permis, à la fête d'Isaure[109],

Écartant les douleurs qui m'agitent encore,

Sur un luth gracieux laissant glisser mes doigts,

Chanter, comme aujourd'hui, mes peines d'autrefois,

Mes rêves d'avenir, d'amour, de délivrance,

Dire l'hymne sacré de la reconnaissance,

Et, de la mélodie invoquant les faveurs,

Aspirer à cueillir la poésie en fleurs.

Et toi, lyre fidèle, aux paroles de flamme,

Délices de mon cœur, doux écho de mon âme,

Mon amour, mon souci, mon trésor et mon Dieu,

Il m'eût fallu te dire un éternel adieu!

Béni soit à jamais l'art divin de l'Épée!

Mon âme, par sa voix, se relève frappée;

Il l'a dit, et j'ai vu surgir à l'horizon

Le flambeau de l'esprit, l'astre de la raison;

Ces rayons bienfaisants, de leur vive lumière

Éclairent, à mes yeux, une vaste carrière.

L'ange de poésie, ange gardien du cœur,

Est descendu du ciel m'enivrer de douceur;

Sous son aile d'amour, à sa voix d'harmonie,

Je me suis abrité, devinant le génie:

Il m'ouvre, en souriant, un avenir heureux;

Il me prête son luth, et nous chantons tous deux.

Souvenir enivrant! à son réveil, mon âme

Se consume d'extase, et d'ivresse, et de flamme;

Ravi, hors de moi-même, en cet instant si doux,

Je bénis le bon ange, et fléchis les genoux.

Lui, soudain, agitant sa baguette magique,

A mes yeux, fait jaillir un univers mystique,

Univers idéal, monde mélodieux

Où mille doux échos, comme un essaim joyeux

D'esprits aériens, de légères sylphides,

Apportent à mon cœur des accents frais, splendides,

Des bruits surnaturels, de ravissants accords,

L'extase de la lyre et ses vagues transports,

Concerts délicieux, musique intérieure

Qui font qu'en écoutant, l'âme palpite et pleure.

Reprends ta harpe d'or, terrestre séraphin,

Poëte de l'espoir, chantre de Jocelyn!

Ouvre à nos pas errants tes lacs mélancoliques

Et sème notre ciel d'étoiles poétiques!

Dans mon exil moral, un Dieu m'a visité;

Il s'est fait mon ami, ce Dieu de charité;

Il a brisé mes fers... J'ai volé vers ta sphère;

J'ai senti ton éclat inonder ma paupière;

Ivre de ton ivresse et rempli de tes vers,

J'ai tenté mon essor, au bruit de tes concerts.

Une lyre à la main, guidé par ton génie,

J'ai, comme un rêve d'or, goûté ton harmonie,

Céleste volupté! charmante illusion!

Et, soudain, au flambeau de l'inspiration,

Ravi d'enthousiasme, en mes élans immenses,

J'ai secoué mon aile aux pures jouissances.

Pareil au jeune aiglon qui, dans son frêle essor,

Attiré par l'instinct, d'une aile faible encor

S'essaie, en se jouant, sur les profonds abîmes,

Ou, rasant des rochers les gigantesques cimes,

Va là-haut contempler l'astre de l'univers;

Long-temps se balançant dans l'empire des airs,

Aspirant, beau d'orgueil, à braver les orages,

Il monte, monte encor par dessus les nuages!

Gloire à toi, de l'Épée! Oh! si jamais ma voix,

Pour immortaliser le héros de mon choix,

Pouvait, dans ses accents, égaler mon délire,

Si jamais je pouvais demander à ma lyre

Des vers heureux, échos d'infinis sentiments,

C'est pour toi que j'aurais mes plus sublimes chants.

Pour toi, j'exhalerais honneur, reconnaissance.

Mes succès seraient doux et mon ivresse immense.

De quel nom te nommer, mon second créateur,

Et sur quel piédestal un transport de mon cœur

Doit-il placer ton buste, éterniser ta gloire,

Perpétuer ton œuvre et venger ta mémoire?

O tendre de l'Épée, ange de charité,

Sois à jamais béni dans la postérité!

Ton génie immortel, vainqueur de la nature,

Concevant l'impossible, a comblé la mesure

De l'abîme profond où m'avait relégué

Le malheur qu'en naissant, le sort m'avait légué.

Amour et gloire à toi! plein du Dieu qui m'anime,

Je redirai toujours ton dévoûment sublime.

PÉLISSIER, de Gourdon (Lot),







Professeur sourd-muet à l'Institution nationale de Paris.

 
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